SETTOUL_Elyamine_photo« Il n’y a malheureusement pas de solution clef en mains, avec des indicateurs infaillibles. » Elyamine SETTOUL, Chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM).

 

Vous travaillez depuis plusieurs années déjà sur la question de la « radicalisation », qu’est-ce qui vous a incité à vous spécialiser sur cette question ?

L’envie de travailler la question de la radicalisation m’est venue assez naturellement dans le cadre de mes recherches pour ma thèse de doctorat sur l’engagement des militaires issus de l’immigration. Mon travail sur la sociologie militaire m’a donné de l’avance dans la réflexion sur ce sujet, car on peut paradoxalement retrouver dans la démarche de radicalisation (de type djihadiste) des caractéristiques communes avec les raisons d’un engagement dans l’armée : la recherche de cadres structurants, le déficit du père, la recherche d’un cadre affectif, d’une figure paternelle ou d’une autorité. D’ailleurs beaucoup de personnes radicalisées ont été tentées par l’armée, à commencer par Mohammed Merah qui avait essayé d’y rentrer.

 Alors quelle définition donnez-vous de la radicalisation ?

C’est un concept très flou et les chercheurs dénombrent de multiples définitions différentes : passage à la violence, rupture avec la vie collective… Pour ma part, je veux la penser en termes de processus menant à une forme d’extrémisme débouchant sur la violence. Plus j’étudie la question, plus je trouve une diversité dans les profils « radicalisés », notamment chez les jeunes qui partent. Il y a des jeunes intégrés, d’autres issus de familles disloquées, d’autres qui veulent réparer des blessures affectives – je pense à une jeune fille dont la mère est morte d’overdose quand elle avait 6 ans, qui est partie pour réparer les fautes de sa mère.

Les non-dits entre parents et enfants jouent beaucoup aussi dans l’engagement de jeunes contre leurs parents. Les Franco-Algériens par exemple peuvent reprocher implicitement à leurs parents d’avoir quitté leur pays au moment de la décolonisation pour subir une autre forme de domination être exploités en France. Les jeunes reprochent aussi beaucoup à leurs parents un islam « folklorique », trop « light », et veulent aller vers un islam qu’il considère comme plus pur et plus vrai. Il y a dans tous les cas une vraie coupure générationnelle. La force de Daech est d’avoir réussi à capter tous ces profils très différents. Daech procure de l’adrénaline à ceux qui veulent du combat, donne une famille à ceux qui en manque, apporte une cause à servir à ceux qui sont en recherche d’humanitaire.

N’oublions pas non plus la dimension politique, notamment chez les jeunes diplômés qui peuvent être en réaction contre la politique française au Moyen-Orient, contre l’islamophobie ou le penchant pro-Israël des Etats-Unis..

Qu’en est-il du degré de religiosité chez les djihadistes ? On lit beaucoup de choses contradictoires à ce sujet – certains nient toute dimension religieuse réelle, d’autres y voient une religiosité réelle même si celle-ci n’est pas structurée. Si on est prêt à être kamikaze, j’imagine que l’on doit tout de même croire en la vie après la mort…

Sans doute, mais n’oubliez pas que c’est aussi une génération fascinée par l’image. Certains veulent finir de manière grandiose en visionnant leurs « exploits » sur les médias. Merah portait sur lui une caméra go pro. Un policier me racontait qu’un jeune qu’il interrogeait lui avait dit « je m’en fous du Coran, ce qui m’intéresse, c’est le djihad. » A mon sens, la dimension religieuse de l’engagement djihadiste est un vernis, la religiosité est faible tout comme la maitrise de la langue arabe – mais évidemment il existe des profils très différents. Au départ, il y a surtout un malaise et une pulsion de violence et de destruction. La génération attirée par Daech est passionnée par les jeux vidéos – et les techniques de recrutement de Daech sont calqués sur les jeux vidéos, ils s’en inspirent dans la qualité esthétique. Les jeunes y sont sensibles. Les cadres de Daech, issus de l’Etat major baasiste de Saddam Hussein, savent que l’islam mobilise, que la perspective de pouvoir vivre dans l’oumma avec ses semblables est une force d’attraction puissante, que la création d’un califat est « sexy » pour des occidentaux musulmans qui se sentent marginalisés. La dimension religieuse est vue comme une ressource stratégique pour les attirer.

N’y a-t-il pas une contradiction à affirmer que la religion n’est qu’un vernis mais qu’elle a un fort pouvoir d’attraction qui est utilisé par Daech ?

Elle est une ressource stratégique du point de vue de la communication de Daech car elle donne un espace de sens aux jeunes qu’ils souhaitent attirer. Et ça marche puisque l’on recense plus de 90 nationalités dans les rangs des « foreign fighters », c’est-à-dire les combattants étrangers. Mais si on surdétermine la dimension coranique ou textuelle du fait religieux, on ne peut plus expliquer pourquoi il n’y a pas passage à la violence parmi les autres monothéismes qui peuvent également véhiculer des messages incitant à la violence.

Si vous lisez la Bible ou le Talmud, vous trouverez également des passages belliqueux ou incitant à tuer. Pourtant, il n’y a pas de passage à l’acte. Le sociologue ne peut pas se contenter d’une grille de lecture textuelle et doit décrypter les mécanismes sociaux qui aboutissent à ces phénomènes. Mais il est vrai que, sur des jeunes frustrés et fragiles, des discours de violence peuvent avoir un écho.

Comment faire la distinction entre une pratique religieuse rigoureuse et une radicalisation ?

La différence me semble principalement juridique. Les individus peuvent pratiquer leur foi comme ils l’entendent tant que leurs comportements respectent le périmètre de la loi.

Y a-t-il des caractéristiques ou signaux qui doivent alerter les entreprises, administrations ou institutions sur le comportement de leurs employés ?

La principale alerte serait la rupture sociale, le renfermement sur soi. Mais c’est assez complexe, car certains partent au djihad et sont très insérés professionnellement. La majorité des jeunes radicalisés sont peu diplômés, en échec scolaire et social, ont un discours de victimisation de l’islam. Ils se replient sur eux-mêmes, sur internet et ont des échanges avec leurs copains, leurs pairs. On dispose aujourd’hui d’assez peu d’analyses approfondies sur ces profils.

A contrario, le principal signal qui peut rassurer se voit lorsque la personne s’épanouit dans sa structure et qu’il y a un vrai échange entre les gens.

Il appartient cependant aussi aux différentes structures de la société de ne pas inciter au repli sur soi par la discrimination : dans l’armée par exemple, où il y a beaucoup de rites, notamment la consommation d’alcool à certaines occasions, certains peuvent affirmer autoritairement « soit tu bois, soit tu dégages », ce qui va vraiment nourrir le sentiment de discrimination et de victimisation propice à la radicalisation. Si les profils sont extraordinairement diversifiés, on sait que le gros noyau est composé de jeunes de 16 à 25 ans, faiblement qualifiés, souvent en proie à l’échec scolaire et qui cultivent une vision très binaire du monde. Celle-ci se décline selon différents registres, musulmans contre non musulmans, colonisés contre colonisateur, policier contre jeunes de banlieues…

Propos recueillis par Lucy de Noblet pour ReligiousNetworking, mis en ligne le 1er février 2016

Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation du site www.religiousnetworking.eu