Entretien avec Monseigneur Laurent ULRICH, archevêque de Lille et vice-président de la Conférence des évêques de France

« Le développement est un bon principe de vie que la doctrine de l’Eglise soutient et entretient. »

Mgr Laurent Ulrich
Archevêque de Lille
Vice-président de la Conférence des évêques de France

De l’engagement des chrétiens dans la vie économique

Mgr Ulrich, vous êtes archevêque de Lille, un diocèse marqué en profondeur par l’héritage du cardinal Liénart et par un catholicisme social très engagé, très présent aux réalités humaines. Comment, selon vous, les chrétiens doivent-ils être engagés dans la vie économique ?
Ils le sont d’abord parce qu’ils sont eux-mêmes producteurs dans la vie économique. Ce sont des agents de la production. Il y en a qui le sont au titre de l’emploi salarié, d’autres au titre du capital parce qu’ils participent, ils sont des industriels. Il y a une tradition industrielle forte qui allie évidemment des créateurs, des cadres et des employés. Aux trois titres, je trouve que des gens participent à la vie économique comme chrétiens et le font réellement. Je le constate à travers la présence d’une réflexion aux questions économiques à la fois des mouvements patronaux, des mouvements de l’encadrement et des mouvements des employés et des ouvriers. Je le constate à travers aussi l’activité syndicale de chacune de ces branches d’activités, parce qu’il y a bien sûr des patrons qui font partie de leurs syndicats patronaux, il y a des employés et des cadres qui font partie de leur syndicat. Et puis, ils le sont parce qu’un certain nombre d’entre eux font partie de mouvements chrétiens qui sont des lieux de réflexion pour chacun d’eux dans leur engagement dans la vie économique ; bien sûr, les patrons à travers les entrepreneurs et dirigeants chrétiens, les personnes de l’encadrement à travers le MCC (Mouvement des cadres chrétiens) ou l’ACI (Action catholique indépendante) ou d’autres mouvements proches. Le cardinal Liénart avait fondé entre les deux guerres quelque chose qu’on avait appelé la « bourgeoisie chrétienne » qui s’est fondue après 1946 avec la création de l’ACI avec Marie-Louise Monnet. Les personnels employés et ouvriers sont aussi proches et présents de leur mouvement, de l’ACO (Action chrétienne ouvrière), ou d’autres mouvements où ils se trouvent je crois assez fortement engagés. Il y a à la fois le niveau d’implication personnelle dans la vie économique, il y a ce niveau de la réflexion syndicale et puis il y a ce niveau de la réflexion chrétienne aussi d’un certain nombre. Parfois cela marche dans un sens, parfois ça marche dans l’autre, parfois c’est l’engagement chrétien qui suscite l’engagement syndical à chacun des niveaux, mais je crois que la participation à l’économie de chacun est peut-être d’abord marquée par la nécessité de vivre, mais aussi le dynamisme personnel. Je repère que le Nord est une région où l’implication dans la vie économique est forte. Ce qui m’a frappé en arrivant dans le Nord, devant les difficultés sociales et économiques très fortes vécues dans les années 1980, par exemple la désindustrialisation, c’est qu’il y a eu un très fort engagement des producteurs et des productifs à tous niveaux, les trois que je viens de décrire, et des politiques. Les divers conseils politiques d’agglomération, de région, ont été extrêmement engagés pour faire renaître de l’activité comme on le pouvait. Et dans la deuxième désindustrialisation qui nous arrive aujourd’hui, parce que les capacités productives ou du moins les circonstances de la concurrence internationale font que les capacités productives diminuent beaucoup chez nous, je repère qu’il y a quand même de gros efforts.

Est-ce que vous avez l’occasion de rencontrer et de dialoguer avec le monde économique ou des chefs d’entreprise ?
Bien sûr, assez régulièrement je les invite, ils sont présents, on se connaît. Mon prédécesseur Mgr Defois avait mis en place le carrefour économique et social. C’est une création qui a voulu associer le centre spirituel du Hautmont, d’origine jésuite, tenu aujourd’hui par la communauté Vie chrétienne, l’université catholique en la personne de Thérèse Lebrun qui a été président acteur, et de moi-même, personnellement, associé avec le diocèse. C’est un lieu tripartite qui, depuis plus de dix ans, donne une campagne annuelle de réflexion sur différents sujets. Le premier sujet auquel j’ai assisté était sur la performance économique : qu’est-ce que c’est que la performance pour nous chrétiens ? Est-ce que nous pouvons entrer dans une réflexion sur la performance ? Comment vivons-nous à la fois l’éthique sociale chrétienne et la nécessité de productivité et d’une réussite économique ? C’était très intéressant. Cette année, suivant un autre mode que précédemment, nous avons fait une première rencontre avec deux directeurs de société, deux chefs d’entreprise, sur leurs valeurs. Comment est-ce qu’ils gèrent leur entreprise, quelles sont leurs façons de faire et leurs désirs profonds ? La semaine dernière, nous avons eu deux maires, deux hommes engagés en politique, et nous avons eu le même type de questions : quels sont vos objectifs ? Quels sont vos moyens de réalisation ? Quels sont vos principes de gestion humaine ? A quoi voulez-vous aboutir et sur quoi fondez-vous votre réflexion ? Les quatre témoignages ont révélé des réflexions marquées soit par l’éthique sociale chrétienne de façon explicite, soit par une éthique humaniste ou autre. Cela permet de donner un vrai débat à des acteurs qui sont des acteurs reconnus, parce que ces gens sont des gens connus dans le cercle de l’économie, dans les chambres de commerce, etc. ou bien dans les municipalités. Ensuite, nous ferons quelque chose avec les associatifs et les culturels et, enfin, quelque chose avec les jeunes : comment est-ce qu’on met en route quelque chose avec des jeunes ?

Pour revenir à l’engagement social, dans le cas de plans sociaux, est-ce que cet engagement va jusqu’à s’élever contre ce genre de procédure de la part des entreprises ? On a vu Mgr Descubes qui, dans le cadre du plan social mis en œuvre par Pétroplus, est vraiment monté au créneau. Est-ce que, à un moment donné, les chrétiens doivent s’engager de cette manière…?
Je ne peux pas répondre à cette question-là en général, je trouve, parce que la situation à laquelle vous faites allusion pour Mgr Descubes est une situation précise à un moment donné et dans laquelle on a le sentiment que les valeurs d’attention à l’emploi n’ont pas été suffisantes. Je ne me suis jusqu’à présent pas trouvé devant cette situation. Je vois bien qu’il y a des difficultés réelles, je vois bien que dans un certain nombre de situations, on peut se dire : et bien voilà, encore cinquante emplois, encore deux cent quatre-vingts emplois perdus, mais pour aller dans un combat de ce type, qui est un combat d’opposition, il faut quand même avoir quelque raisons suffisantes d’entrer dans le conflit. Jusqu’à présent, les disparitions malheureuses d’emplois n’ont pas paru telles que je doive personnellement intervenir par exemple, comme évêque, ou que même des syndicalistes, etc. interviennent en disant : il y a un déni de justice. Je crois que personne n’est bien satisfait quand il y a des disparitions d’emploi : ni le monde politique, ni le monde économique, ni le monde des employés, ni le monde de l’Eglise ne sont satisfaits de cela.

Quelle est selon vous le rôle des religions de manière beaucoup plus globale dans le domaine économique ?
Je pense qu’il y a un certain nombre de points de vue que nous pouvons défendre comme chrétiens autour tout d’abord du droit d’entreprendre et de la nécessité de la propriété privée pour développer. Ensuite, sur le principe de faire comprendre que le développement est une nécessité de la vie en société. Le développement n’est pas que le développement économique, mais c’est aussi le développement économique, et on ne peut pas rêver d’une société qui ne cherche pas de développement : le développement est un bon principe de vie que la doctrine de l’Eglise soutient et entretient. Deuxièmement, le développement, c’est le développement de tout l’homme, comme dit la doctrine sociale, c’est-à-dire à la fois le développement économique mais aussi le développement culturel et la possibilité d’un développement spirituel de l’humanité. Nous avons aussi, et ça ne surprend personne, toute une doctrine autour de la solidarité que nous conjuguons à une doctrine mal connue, mal interprétée, mal développée autour de la subsidiarité, parce que tout le monde ne sait pas que ce que l’Eglise pense n’est pas pyramidale du tout, ce n’est pas de haut que viennent les décisions mais, à chaque niveau où l’on se trouve, il y a une capacité de prendre en charge la responsabilité et de développer l’essentiel. Cette doctrine de la subsidiarité, trop mal connue, est une doctrine tout à fait essentielle qui va avec la doctrine de la solidarité, et puis quelques autres aspects sur la priorité donnée aux plus pauvres par exemple.

Vous avez écrit un livre en 2000, L’Enseignement de l’Eglise sur les questions sociales, qui traite de la doctrine sociale de l’Eglise justement…
Oui, c’était un petit livre qui était le résultat de quelques conférences que j’avais données, qui mériterait d’être un peu actualisé. Je voudrais faire d’ailleurs un livre à plusieurs voix sur ce sujet, où je ne sois pas le seul à m’exprimer, et qu’un certain nombre d’autres personnes responsables dans la société, plutôt situées comme chrétiennes, puissent dire. Si je fais quelque chose comme ça, j’espère que ce sera perçu pour qu’on comprenne. J’ai évoqué quelques principes de la doctrine sociale, mais il y en a un autre qui est rudement important en ce moment, autour de la mobilité des gens et de la migration.

Notre monde globalisé traverse actuellement une crise économique et aussi financière. Selon vous, qu’est-ce que les religions ont à dire dans ce contexte particulier ?
Elles ont à dire des choses qui peuvent être dites pas seulement par elles : on est dans une réflexion qui doit être partageable avec d’autres, une réflexion qui est à mon avis rationnelle. On peut lire un certain nombre d’auteurs aujourd’hui qui sont des économistes, je pense à des économistes qui réfléchissent bien sur la valeur humaine de l’économie (l’économie est faite pour l’homme), qui sont des entrepreneurs. Un certain nombre d’entrepreneurs ont écrit ces dernières années des livres extrêmement intéressants pour dire que l’on peut réaliser une économie qui soit une économie de service de l’humanité, du développement de l’humanité, et qui ne soit pas une économie marquée uniquement par le désir d’accroissement de la valeur financière des entreprises, et que la maximisation de la plus-value au bénéfice des actionnaires est un oubli considérable de la signification profonde de l’économie. La signification profonde de l’économie, c’est de fabriquer du plus pour la vie des hommes, de fabriquer des communautés humaines qui produisent, et donc de la fraternité, et de fabriquer des entreprises qui ne font pas simplement un produit mais qui sont capables de s’insérer dans un milieu social en lui procurant une espèce de plus-value humaine. Si l’économie consiste uniquement à maximiser la plus-value financière, il y a un oubli considérable des objectifs.

De manière encore plus globale, au niveau du contexte international, quel est le rôle des religions lors des G8 ou des G20, dans des domaines plus environnementaux ou climatiques ? Quels sont pour vous les sujets prioritaires ?
C’est beaucoup plus difficile parce que ce sont des espèces de grandes manifestations qui sont organisées pour la satisfaction des organisateurs de se dire, devant les médias : on existe  et on fait quelque chose. Mais quand on voit le résultat d’un certain nombre de sommets internationaux, G8 ou G20, qui paraissent si éloignés des préoccupations de beaucoup de gens, je ne dis pas qu’ils ne servent pas tout à fait à rien parce qu’ils aident quand même à créer une conscience planétaire, mais ils ont, du point de vue médiatique, un effet plutôt déplorables parce qu’on se dit : « ils ne font rien ». Et la voix des religions est extrêmement faible dans ces cas-là. Il faut être bien clair, la voix des religions à mon avis ne passe pas par les grands sommets de ce type. Et quand on essaye d’accompagner par des rassemblements interreligieux ou internationaux les grands sommets, la voix ne passe pas parce que la médiatisation n’est pas faite comme ça.

Est-ce que la voix de l’Eglise peut passer par des rencontres comme celles qu’organise la Communauté de Sant’Egidio par exemple, où se mêlent les représentants d’autres religions et aussi des chefs entreprises ?
Ça, c’est autre chose. Je crois qu’effectivement les rassemblements de Sant’Egidio sont capables d’attirer l’attention un peu. Deuxièmement, ils créent de la relation entre des responsables, et quant au dernier de Sarajevo où j’étais présent, on a entendu la voix de Mario Monti et la voix de Herman Van Rompuy, je trouve que c’est quand même très très important. Donner l’importance qu’on a pu donner aux présidents de tous les petits Etats de la région des Balkans, leur donner une place, les prendre au sérieux, en rapport avec les responsables religieux des mêmes régions, ça, je crois que ça porte du fruit.

Propos recueillis par Mireille Davienne, initialement publiés le 29 janvier 2013 sur le site religiousnetworking.eu (fermé).

By | 2018-05-30T12:25:49+00:00 janvier 29th, 2013|Interviews|0 Comments