Entretien avec Franck MARGAIN Directeur général d’une grande banque internationale à Paris

« Les religions doivent d’abord faire « leur job » et donner un sens à la société, afin que celle-ci intègre les principes éthiques fondamentaux. Elles doivent ensuite se réapproprier le champ économique. »

Franck MARGAIN
Directeur général d’une grande banque internationale à Paris

La religion peut et doit s’inscrire comme partie prenante du monde financier

Vous vous prononcez en faveur de l’économie de marché…
Je suis en effet un avocat de l’économie libérale, partisan du système de marché qui doit réguler l’offre et la demande, ainsi que les anomalies. C’est l’institution la plus vieille du monde ! Et d’ailleurs, à mon sens, le christianisme ne s’inscrit pas en faux contre ce système : il nous incite à « faire fructifier » ce que Dieu nous donne.
Le marché est une nécessité de vie. Les acteurs du marché ne jouent toutefois plus leur rôle aujourd’hui : si les Etats et les ménages s’endettent trop, c’est notamment en raison de la faiblesse du politique, qui ne donne pas de sens à son mandat, et ne donne comme solution à la crise qu’une plus grande consommation : c’est une solution de très court terme, or nous avons besoin d’une vision de société à long terme.

Les religions ont-elles aussi un rôle à jouer dans la crise financière que nous connaissons aujourd’hui ?
Très clairement, oui, elles ont à donner un sens à ce que nous faisons dans le monde financier. C’est bien plus important qu’on ne l’imagine.
Elles le font d’ailleurs depuis longtemps ! Souvenez-vous de Jésus chassant les marchands du temple parce qu’ils ne sont pas à leur place. La banque prend presque une dimension pécheresse dans la tradition chrétienne : Dante place même la banque en Enfer dans la Divine Comédie… Depuis le Moyen-Age, la banque traîne une histoire difficile ! Mais plus positivement, au-delà de le cantonner en enfer, le religieux peut faire progresser le milieu financier. C’est ce que cherche à faire l’Eglise catholique par le biais de diverses encycliques depuis la publication de Rerum Novarum. La religion peut – et doit – s’inscrire comme partie prenante du monde financier.
La religion musulmane le fait aussi très explicitement dans le cadre de la finance islamique en promouvant des produits d’investissements qui obéissent à des règles et qui peuvent financer des projets à long terme. Je pense notamment aux produits obligataires tels que les sukuks, qui permettent de financer de nombreux projets très divers. Ces sukuks ne peuvent servir d’intérêts aux souscripteurs mais peuvent être revendus à un prix majoré. Certes, il est toujours possible d’émettre trop de sukuks ou de mal en utiliser la plus-value, mais des règles obéissant aux préceptes musulmans sont établies au départ.
En France, la tradition de la finance mutualiste est inspirée des valeurs chrétiennes de partage. Les deux tiers des banques (le Crédit agricole, la Caisse d’Epargne, la Banque postale, le Crédit mutuel, le CIC…) et les assurances sont mutualistes. L’Allemagne et l’Espagne ont également poursuivi cette tradition mutualiste alors que le libéralisme sans contrainte au Royaume-Uni l’a progressivement exclue. Le système mutualiste permet d’affecter différemment les profits, de les réinvestir dans l’entreprise tout en versant une rémunération plafonnée aux sociétaires.
Je pense que cette dimension religieuse du partage doit continuer d’inspirer notre système.
Les religions jouent un rôle pour le marché de trois façons : elle donnent du sens au marché, elles lui donnent une éthique et elles peuvent inspirer leur système d’organisation.

Au-delà des exemples donnés précédemment, pourriez-vous nous parler plus concrètement du manque de sens ou d’éthique du monde financier ?
Dans le cas de la crise des subprimes en 2008, l’idée de départ était plutôt généreuse : il s’agissait de faire profiter les plus pauvres de l’enrichissement mondial massif, en leur permettant à eux aussi d’accéder à la propriété. Mais le diable s’est mis dans cette belle idée ! De plus en plus de prêts ont été accordés, à des taux de plus en plus chers, étranglant les bénéficiaires et provoquant une hypertrophie des bilans bancaires. Tout le système a fait faillite. En raison de l’absence d’éthique dans le système de régulation, le sens a disparu et il n’y a eu aucun obstacle pour empêcher d’infester tous les bilans des banques. Sans éthique, le capitalisme meurt.

Vous pensez donc que les religions doivent parler au monde économique ?
Elles doivent d’abord faire « leur job » et donner un sens à la société, afin que celle-ci intègre les principes éthiques fondamentaux. Ensuite, oui, elles doivent se réapproprier le champ économique.

L’Eglise catholique a réagi par le biais de l’Encyclique Caritas in Veritate de Benoît XVI et plus récemment par une note du Conseil pontifical justice et paix sur la réforme du système financier – note qui a provoqué quelques remous au sein de l’Eglise catholique. Comment réagissez-vous aux propositions de cette note ?
L’Eglise catholique doit se mêler de détails, aller au-delà de principes trop vagues et faire des propositions concrètes…
Sur la proposition de la taxation des transactions financières, je suis à 100% pour ! Les banques avaient bénéficié d’une énorme évolution du développement mondial et ont bénéficié de transactions colossales. Quand Tata en Inde veut financer une usine au Brésil, la transaction est énorme et profite aux banques. Une taxe sur ces transactions ne diminuerait pas substantiellement les bénéfices et permettrait d’aider la communauté internationale.
Sur l’idée d’un gouvernement mondial, oui, s’il ne fonctionne pas de façon trop autoritaire. Il faudrait peut-être d’abord redonner de l’éthique aux organisations mondiales existantes, et qu’elles aient réellement le souci de l’enrichissement de toute la population mondiale. Sans se lamenter sur l’écart croissant de richesse (qui n’est pas si croissant que cela : une robe à la Cour de Versailles coûtait le salaire d’une vie d’une couturière, comme une robe d’un grand couturier aujourd’hui), ni tirer en permanence sur les riches qui peuvent avoir un rôle de levier, une organisation internationale quelle qu’elle soit, doit donner le sens de la redistribution aux pauvres.

Et sur la gratuité prônée par Benoît XVI dans Caritas in Veritate ?
Elle existe déjà dans les banques, qui donnent beaucoup aux organisations caritatives, aux ONG. Nous pourrions bien sûr encourager encore plus le don. L’Eglise catholique pourrait faire une note encore plus précise aux entreprises, en les incitant par exemple à intégrer cette dimension dans leur Conseil d’administration, en nommant un « représentant de la gratuité », ou plus généralement de la partie sociétale, afin d’amener une diversité de la représentation aux Conseils d’administration et représenter le monde religieux au sens laïque, pour donner du sens…

N’y a-t-il pas d’autres modes de gratuité à promouvoir en plus du don ?
Si bien sûr, la gratuité c’est aussi le sens de l’autre, c’est permettre à chacun de trouver sa place dans l’entreprise, favoriser des relations humaines et respectueuses entre employés et employeurs. Une forme de gratuité importante à développer est de promouvoir le respect du rythme familial au sein de l’entreprise. Un salarié ne laisse pas à la porte de son bureau les problèmes avec lesquels il se débat en dehors du travail, et cette vie personnelle influe très concrètement sur le fonctionnement quotidien des entreprises, sur la performance des salariés et de l’entreprise elle-même. La gestion des ressources humaines doit tenir compte de l’importance de la conciliation entre la vie privée et professionnelle. Il est important que l’homme cesse d’être une variable d’ajustement pour devenir le pivot autour duquel l’économie prend son sens, et la gratuité y trouve une place d’importance.

Sur une réglementation des bonus ?
Les bonus doivent être proportionnés aux risques pris, avec une appréciation du raisonnable. Dans les banques, les traders ont souvent de meilleurs bonus que le patron. Mais le débat des bonus ne doit pas être cantonné à la banque, il doit s’étendre aussi à l’industrie. On parle beaucoup des bonus dans la banque, mais les patrons dans l’industrie ont des bonus extraordinaires, souvent bien supérieurs à ceux de la banque, et souvent complètement disproportionnés par rapport à ceux des ouvriers (c’était le cas de General Motors). C’est d’ailleurs sur les bonus et primes que le ratio doit se calculer, par sur le salaire. Dans la banque, les bonus sont maintenant payés en actions plutôt qu’en stock options, ce qui est un progrès, car lorsque les bonus étaient en stock options, les traders avaient intérêt à créer de la valeur à tout prix, en revanche, en actions, ils ont intérêt à créer de la valeur dans le temps. Cela donne la priorité au long terme.

Propos recueillis par Lucy de Noblet, initialement publiés le 6 décembre 2011 sur le site religiousnetworking.eu (fermé).

A LIRE
Sortir de la crise. un banquier chrétien s’engage, à paraître le 6 avril 2012 aux éditions Gascogne.

« Tandis que les institutions financières ont presque perdu tout crédit sur les marches et dans les consciences, l’heure est venue d’intégrer des valeurs morales dans la valeur, de distinguer celles qui sont cotées en bourse et celles qui n’ont pas de prix, celles qui font vivre et celles dont on vit. »
(p.64. Sortir de la crise. un banquier chrétien s’engage. éditions Gascogne.)

By | 2018-05-30T12:26:56+00:00 avril 30th, 2012|Interviews|0 Comments