Entretien avec Isabelle CHAPELLIERE, Chercheuse associée au CHERPA

« Tout financement est adossé à un actif réel, en vertu de la conception instrumentale de la monnaie : l’argent ne doit pas générer de l’argent sans être au service de l’économie réelle. »

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Isabelle CHAPELLIERE
Chercheuse associée au CHERPA
Observatoire du religieux
Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence

La finance islamique veut mettre l’individu et les besoins de la communauté humaine au cœur de l’activité financière

Comment en êtes-vous venue à vous spécialiser sur les questions de finance islamique dans vos recherches ? Quels aspects de la finance islamique ont retenu plus particulièrement votre attention ?
Au début des années 1990, alors que j’enseignais comme détachée par le Ministère des Affaires Etrangères l’économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul, je me suis interrogée sur l’éventuelle spécificité de comportements économiques liés à l’islam. Très vite, je me suis rendue compte que la seule  réalisation concrète d’une éthique religieuse musulmane était la finance islamique. J’ai réalisé un travail de terrain dans les banques islamiques turques, qui a fait ensuite l’objet d’une recherche plus vaste de thèse de doctorat, publiée par la suite, sur l’éthique économique et financière dans l’islam. Plus tard, les aspects participatifs de cette finance m’ont paru intéressants dans une optique de « civilisation » du capitalisme financier et de réduction des risques systémiques et de stabilisation, notamment après la crise des subprimes de 2008.

De façon très indiscrète, avez-vous vous même recours à des produits de la finance islamique ou n’êtes-vous « qu’observatrice » ?
En France, la finance islamique était jusqu’à cette année essentiellement « corporate », c’est-à-dire que les grandes banques comme BNP- Paribas, la Société Générale ou le Crédit Agricole l’utilisaient pour des cofinancements de projets productifs, notamment dans le Golfe Persique. La finance islamique s’adressant à des ménages pour leurs projets immobiliers ou pour des placements est embryonnaire en France. Je n’y ai pas eu recours, mais ce mode de financement n’est pas réservé aux acteurs de confession musulmane.

Pouvez-vous nous expliquer simplement les principes fondamentaux de la finance islamique ?
La finance islamique est basée sur le refus de l’intérêt en tant que gain fixe, prévu à l’avance, sans prise de risque de la part du créancier ; l’intérêt est remplacé par un partage de profits et pertes, faisant de la banque un partenaire solidaire du financement d’un projet productif.
Tout financement est adossé à un actif réel, en vertu de la conception instrumentale de la monnaie : l’argent ne doit pas générer de l’argent sans être au service de l’économie réelle. La spéculation, le jeu sur le hasard et l’aléa sont proscrits.
Enfin, l’investissement dans des activités dites haram est interdit (production et commerce d’alcool, de viande de porc, activités pornographiques…)

Ces principes sont-ils spécifiquement « musulmans » ou peut-on les retrouver chez d’autres religions ou courants de pensée ?
Mises à part les exclusions de certaines activités interdites dans l’islam, ces principes n’ont rien n’exclusivement « musulmans ». On est ici dans une conception aristotélicienne de la monnaie. La monnaie est d’abord un instrument d’échange. Il s’agit de remettre l’individu et les besoins de la communauté humaine au cœur de l’activité financière.
Des convergences existent avec l’investissement socialement responsable et les principes mutualistes de partage des risques. Rappelons que le catholicisme a également autrefois condamné le prêt à intérêt pour les mêmes raisons éthiques, morales et théologiques que l’islam.
Et la finance islamique en quelques chiffres symboliques dans le monde ?
La finance islamique (banque et assurance) représente environ 1200 milliards de dollars d’actifs financiers, ce qui est peu en valeur absolue (moins de 5% du total mondial) ; mais sa croissance est deux fois plus rapide que celle de la finance conventionnelle (15 à 20% de croissance annuelle moyenne). On dénombre plus de 300 banques islamiques sur une soixantaine de pays

Quel est le pays le plus en pointe sur la finance islamique ? Comment l’articule-t-il avec les produits « conventionnels » ?
Bahreïn et la Malaisie sont des places fortes de la finance islamique dans le monde. Si on ne trouve aucun pays musulman ayant islamisé totalement son système financier, la finance islamique est présente dans de nombreux pays non musulmans, comme la Grande Bretagne ou la Suisse. La cohabitation existe entre les produits islamiques et les produits conventionnels, même au sein de la même banque. La Chaâbi Bank, banque marocaine, propose maintenant sur le territoire français des produits conventionnels et des comptes islamiques, Chaâbi Harmonis, destinés aux ménages, avec des règles différentes. J’ai particulièrement étudié le cas turc où depuis 1993 coexistent sans difficulté des banques conventionnelles et des banques islamiques, dites participatives. La question du refinancement des banques sans passer par l’intérêt suppose l’existence d’un marché secondaire de sukuks, sorte d’obligations islamiques.

Comment expliquer la croissance de la finance islamique ? Est-ce lié à une plus grande pratique de la religion musulmane ?
Ce n’est pas l’explication de la forte croissance de ces dernières années. Il s’agit plutôt du contexte d’accumulation de ressources financières dans les Etats du Golfe qui ont cherché après les attentats de 2001 d’autres places financières et opportunités de placement que les Etats Unis. De grandes entreprises occidentales (Total par exemple)  cherchaient également dans un contexte de restriction des liquidités, des fonds pour financer des projets d’investissement d’infrastructures industrielles. La Banque Islamique de Développement a été également à l’origine de la diffusion de financements pour des projets dans de nombreux pays.
La pratique de la religion musulmane des ménages a pu être à l’origine du développement de la finance islamique dans certains pays comme la Grande Bretagne où la communauté musulmane originaire du Pakistan ou du Bengladesh est davantage familiarisée avec cette finance « halal » que les populations musulmanes de France.  La finance islamique est d’ailleurs très peu présente dans les pays du Maghreb où la pratique de l’intérêt est ancienne et habituelle, mais d’implantation récente, elle est amenée à se développer.

Quel intérêt une entreprise française peut-elle trouver à recourir aux « produits » de la finance islamique, en France, ou à l’étranger dans des pays musulmans ? Est-ce un gage de bonne volonté auprès de certains interlocuteurs ?
En tant qu’emprunteuse, elle peut y trouver l’opportunité de liquidités, tout en partageant davantage le risque avec le partenaire investisseur ou la banque. En ce qui concerne le cofinancement de projets productifs dans certains pays du Golfe, il s’agit d’un respect des principes énoncés. Une entreprise française peut aussi procéder à des participations par l’achat de sukuks, titres de financement islamique.

Les banques françaises ont-elles intérêt à proposer des produits de finance islamique ? Est-ce aisé pour elles d’adapter leurs produits et de respecter les principes de la finance islamique ?
Les grandes banques françaises le font déjà, soit elles ont monté des financements pour des projets d’investissement  de firmes multinationales, soit elles proposent des placements financiers islamiques à partir de places financières autres que Paris. En ce qui concerne l’offre aux ménages français, les aménagements fiscaux et juridiques votés le 24 août 2010 ont levé les obstacles institutionnels. Dans une stratégie de segmentation des marchés, les banques françaises ne veulent pas souffrir d’un risque de réputation.
Il est assez aisé d’adapter certains produits aux principes de la finance islamique, l’opération d’Ijara, par exemple, n’est ni plus ni moins qu’une opération de leasing. L’innovation en termes de produits islamiques est un enjeu important du secteur.

A ceux qui y verraient une preuve d’islamisation, vous dites qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur de la finance islamique ?
J’ai souligné dans mon ouvrage et plusieurs de mes articles les nombreuses convergences entre la finance islamique et d’autres formes éthiques de finance, responsable et participative. Dans les pays occidentaux où elle existe de façon plus importante, comme la Grande Bretagne, il s’agit plutôt d’une segmentation des marchés. Epargner ou investir en respectant ces principes religieux est similaire à consommer des produits alimentaires halals ; ceci est de l’ordre du choix individuel de comportements microéconomiques et ne conduit pas à une islamisation du système financier. De plus, de nombreux musulmans ou désignés comme tels n’éprouvent nullement le besoin de ne pas recourir à l’intérêt.
D’autre part, les banques islamiques sont soumises aux mêmes règles de contrôle et de transparence quant à l’origine et l’utilisation de leurs fonds que les banques conventionnelles.

Propos recueillis par Lucy de Noblet, initialement publiés le 27 août 2013 sur le site religiousnetworking.eu (fermé).

By | 2018-05-30T12:24:45+00:00 août 29th, 2013|Interviews|0 Comments