Entretien avec Monseigneur Emmanuel ADAMAKIS, métropolite orthodoxe grec de France

« Par le dialogue, s’entendre sur la nécessité impérieuse d’insuffler une dignité solidaire dans la gouvernance mondiale. »

Mgr Emmanuel ADAMAKIS
Métropolite orthodoxe grec de France depuis le 20 janvier 2003
Président de la Conférence des Églises européennes (KEK) depuis 2009
Président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France

Les religions doivent donner un sens à cette forme de relation humaine qu’est l’économie

Est-ce que vous avez l’occasion de rencontrer ou de dialoguer avec le monde économique ou avec des chefs d’entreprises ?
Vous savez, le dialogue se trouve au cœur de mon engagement non seulement en tant que responsable religieux, mais aussi en tant que citoyen engagé dans la vie de la cité. À mon sens, le cœur de la mission chrétienne se trouve dans le dialogue. En effet, le mystère de l’incarnation, la foi que nous avons en Jésus-Christ, Dieu fait homme, est une reconnaissance explicite d’un dialogue rendu possible entre l’homme et Dieu et a fortiori entre chacun des membres de l’humanité. À ce titre, je rencontre à de nombreuses occasions acteurs du monde économique et autres chefs d’entreprises. Vous seriez d’ailleurs surpris de voir combien beaucoup d’entre eux souhaitent donner un sens à leur engagement professionnel. En tant que pasteur, je les y aide en rappelant l’importance de la solidarité, notamment en période de crise. Aussi, je crois que l’appel du patriarche œcuménique Bartholomée Ier, au cours des célébrations de Noël 2012, à faire de 2013 une année de solidarité universelle, est un signe des temps. La solidarité est un engagement de tous qui ne peut être rendu possible que par l’édification d’un dialogue dans le respect et la confiance.

Vous présidez la Conférence des Églises européennes (KEK) – organisation œcuménique chrétienne rassemblant 115 Églises d’Europe. Quel est selon vous le rôle des religions de manière globale dans le domaine économique ?
Comme je vous le disais précédemment, il me semble que l’engagement premier des religions dans le domaine économique consiste avant tout à donner un sens à cette forme de relation humaine qu’est l’économie. L’engagement qui est le nôtre dans le cadre de la KEK consiste dès lors à rappeler que l’économie ne peut faire l’économie – vous m’excuserez pour ce mauvais jeu de mots – de l’humanité. Il convient alors de se dégager d’une pensée purement systémique en réinvestissant le relationnel. L’économie est un mode de relation. D’ailleurs, étymologiquement l’économie signifie l’administration de la maison. Ainsi, nous vivons tous dans la même maison qui, à l’heure de la mondialisation et de l’extrême complexité des interconnexions, est un véritable village planétaire. Aussi, dans le cadre de la KEK, les différentes églises et communautés chrétiennes membres s’engagent auprès des pays européens à rappeler l’importance de l’équité. Pas plus tard que le 14 décembre 2012, la KEK, conjointement avec la COMECE (Ndlr : Commission des Episcopats de la Communauté Européenne) et le Bureau européen des Conseillers de la Commission européenne (BEPA) ont organisé un séminaire portant sur un modèle européen d’économie sociale de marché. À cette occasion, nous avons pu rappeler certains principes nous tenant à cœur, en particulier l’équilibre entre la productivité économique et la responsabilité sociale. Or, pour y arriver, il est nécessaire de changer de modèle au profit d’une action qui permettrait de répondre plus efficacement aux phénomènes de paupérisation et d’exclusion sociale auxquels les États européens n’ont plus la force de répondre. C’est dans ce contexte que la KEK a interpellé la Commission européenne afin qu’elle ouvre davantage ses programmes de financement aux acteurs ecclésiaux, afin qu’ils viennent en renfort des initiatives publiques.

Les religions ont-elles un rôle à jouer dans la crise financière que nous connaissons aujourd’hui ? Lequel ?
Je pense que la crise financière est avant tout une crise globale qui ne s’arrête pas aux portes de l’économie et des finances. Il s’agit d’une crise de la modernité dans laquelle l’humanité cherche à retrouver une position, une vision, voire une mission. La crise n’est donc pas uniquement financière, elle est aussi morale et anthropologique. Notre définition de l’humanité est en train d’évoluer, de se transformer en étant assujettie aux phénomènes sociaux qu’elle crée elle-même. Ce n’est plus l’humanité qui fait la société, mais la société qui façonne l’homme et la femme d’aujourd’hui. Par conséquent, la crise contemporaine nous oblige à repenser la place de l’homme de manière globale. Aussi, je suis convaincu que les religions doivent réintroduire de l’humanité dans la technique, de l’humanité dans la modernité. En langage chrétien, il s’agit de redécouvrir l’image de Dieu dans l’homme et d’honorer cette image de Dieu par la loi de l’amour. Car, à la manière de saint Paul, nous pouvons considérer qu’il n’est pas d’autre accomplissement de la loi que dans l’amour.

Vous avez vous-même ouvert le sommet religieux organisé à Bordeaux en mai 2011 dans le cadre des travaux du G8. De manière générale, quel est le rôle des religions lors des G8 ou G20 ? Quels sont pour vous les sujets prioritaires ?
En effet, à l’occasion de la présidence française du G8 et du G20, il nous a semblé essentiel d’assister les décideurs politiques dans leurs travaux tout en respectant leur indépendance et leurs décisions. Néanmoins, je suis personnellement convaincu qu’en tant que responsables religieux nous avons toute la légitimité de participer aux débats de société, sans nous substituer au pouvoir politique, mais bien plus en lui offrant un éclairage, une rationalité, une vision du monde cohérente et riche. Il s’agit de dépasser les clivages souvent artificiels entre ce qui relève uniquement du politique ou purement de l’économique et du financier. Il est apparu au cours de nos travaux que des responsables religieux de traditions, ô combien différentes, étaient capables, par le dialogue, de s’entendre sur la nécessité impérieuse d’insuffler une sorte de « dignité solidaire » dans la gouvernance mondiale. Cette expression de « dignité solidaire » appliquée au traitement de la situation macro-économique a conduit les participants de cette rencontre à appeler les acteurs du G8 et du G20 à prendre, par exemple, des mesures nécessaires à la régulation des services financiers. Par ailleurs, nous avons eu l’occasion de transmettre officiellement nos recommandations aux autorités françaises en charge de l’organisation de ces sommets.

Le patriarche Bartholomée I er, dont vous êtes proche, dénonce régulièrement les causes humaines du dérèglement climatique. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Le patriarcat œcuménique de Constantinople est engagé en faveur de la cause environnementale depuis les années 1990. Ainsi, le patriarche Bartholomée Ier poursuit l’engagement de son prédécesseur. Or, il ne s’agit pas uniquement d’une posture en faveur de la protection de l’environnement, comme nous en voyons tant aujourd’hui. L’action du patriarche Bartholomée Ier est le signe d’une prise de conscience qui n’a pas attendu la démocratisation de l’écologie. Car il y a une attitude spécifiquement chrétienne dans le rapport à la création qui ne peut plus se cantonner uniquement à une vision utilitariste de la création. Si l’homme est l’économe de la création, selon l’expression biblique, il n’en est pas moins rendu responsable au titre de son inscription à l’intérieur du créé. L’humanité n’est pas au-dessus de la nature, mais dans la nature. La formidable réussite du patriarche Bartholomée Ier à cet égard consiste par conséquent à avoir su trouver les mots et les gestes qui ont permis d’élargir le sens de « prochain » à la création tout entière. Ce fait est corroboré par la proclamation d’une journée de prière pour l’environnement le 1er septembre de chaque année. Le calendrier liturgique orthodoxe fait mémoire de la création, comme elle fait mémoire des saints.

Le 18 juin 2012, vous avez rencontré le ministre de l’Intérieur, chargé des cultes,  Manuel Valls. Cet échange de vues a notamment porté sur les questions de laïcité, le rôle des religions dans l’espace public en France ainsi que la nécessaire coopération interchrétienne et interreligieuse dans ce pays. Que retirez-vous ce cet échange ?
Dialogue interorthodoxe, dialogue œcuménique, dialogue interreligieux, je retiens de ma rencontre avec le ministre de l’Intérieur l’intérêt particulier de l’État à mettre en œuvre à travers le principe de laïcité les conditions nécessaires d’un dialogue riche et cohérent entre les différentes composantes de la société française. Nous avons pu établir une relation de confiance tout en apprenant à connaître nos nouveaux interlocuteurs. Je suis certain que nous saurons trouver les moyens de collaborer toujours plus activement en faveur de l’enrichissement de la société, avec honnêteté et respect. Voilà ce que nous appelons de nos vœux.

Le Conseil d’Églises chrétiennes en France (CECEF) – dont vous êtes le co-président avec le pasteur Claude Baty et le cardinal André Vingt-Trois – se prononce publiquement et régulièrement sur des sujets d’actualité dans la société française, mais aussi à l’étranger (tels que la remise de la dette, la situation au Proche-Orient, le réchauffement climatique, la laïcité…). En quoi le dialogue et l’expression d’une position commune des leaders chrétiens sur ces sujets dans la sphère publique sont-ils importants ?
Le dialogue que nous entretenons depuis des décennies avec nos frères et sœurs chrétiens constitue une démarche particulière dans l’histoire du christianisme. En dialoguant, les chrétiens cherchent à rétablir l’unité originelle du corps du Christ. Ainsi, le dialogue œcuménique, car c’est de cela que nous parlons, possède un but, un sens qui est différent du dialogue interreligieux. De ce fait, le dialogue œcuménique appliqué au débat public entend manifester des positions communes comme autant de signes de notre unité à venir. À ce propos, j’attire votre attention sur le fait que l’Institut Supérieur d’Études Œcuméniques de l’Institut Catholique de Paris organisera un colloque, du 9 au 11 avril 2013, portant sur: « Christ et César, quelle parole publique des Églises ? ».

Vous considérez également important le dialogue interreligieux puisque vous faites partie de la Conférence des représentants de cultes en France, crée en novembre 2010. Pouvez-vous nous en dire plus sur la CRCF ? Que pensez-vous de cette instance ?
La CRCF est d’une extrême originalité, car elle a été créée de manière tout à fait indépendante par les responsables religieux eux-mêmes sans intervention quelconque de l’État. Je tiens donc à souligner sa parfaite autonomie et indépendance. Aujourd’hui, ce que l’on appelle le retour du religieux a fait naître de nouveaux débats dans la société, notamment par rapport à la place des religions dans le paysage sociétal français. Les responsables religieux ont alors pris leur responsabilité en tentant de penser pour eux-mêmes et par eux-mêmes la place et le rôle qu’ils entendent y jouer, dans le respect du principe de laïcité et l’indépendance de l’État. C’est dans cette perspective que le premier événement initié par la CRCF a été un colloque au Sénat sur « Vécu et promesses de la Laïcité… », organisé le 17 octobre 2011. Nous voyons qu’aujourd’hui les religions sont des acteurs du débat public au même titre que d’autres institutions. Nous devons nous en réjouir.

Toujours dans le domaine du dialogue interreligieux, Mgr Nestor Sirotenko vous a représenté le 27 octobre 2011 au Trocadéro lors de la rencontre des religions pour la paix… Quel est selon vous le rôle des religions dans la paix ?
Pour être tout à fait exact, Monseigneur Nestor a participé à la rencontre que vous mentionnez en tant que représentant de l’Assemblée des Évêques Orthodoxes de France, dont il est lui-même membre. S’agissant de la relation entre paix et religion, je crois qu’il est indispensable que les responsables religieux multiplient des messages et des gestes de paix. En effet, le religieux en général et les religions en particulier ont trop souvent été synonymes de conflits, d’affrontements, voire de guerres. On parle communément de « guerres de religion » et plus uniquement pour qualifier les événements du XVIe siècle. De même, les théories autour du « choc des civilisations » enferment les religions dans un rôle crisogène. Il s’agit ici d’une caricature de la religion, d’ailleurs trop souvent nourrie par ceux qui se disent religieux, faisant l’impasse sur le cœur même de ce qu’est une religion, la construction du lien. Or il ne peut y avoir de relations durables, de liens consistants que par la paix. La paix ce n’est pas l’absence de guerres. La paix consiste à envisager de quelle manière nous pouvons vivre ensemble et coexister. Les religions ont trop souvent donné l’exemple contraire. Essayons aujourd’hui d’être des signes d’espoir et des chevilles ouvrières dans l’édification d’un monde de paix.

Propos recueillis par Mireille Davienne, initialement publiés le 11 février 2013 sur le site religiousnetworking.eu (fermé).

By | 2018-05-30T12:25:17+00:00 février 11th, 2013|Interviews|0 Comments